Combien il peut être difficile d’entendre ces 5 mots prononcés par la personne qu’on aime. Que veulent-ils dire ces mots ? Rejet, abandon, désarroi, incertitude, ils sont accompagnés de tant de ressentis violents. Il m’est arrivé dans mes accompagnements de couple d’entendre prononcé cette petite phrase assassine et d’être interrogative quant au sens à donner au verbe aimer. Qu’est-ce qu’il peut bien exprimer ? Un seul mot pour dire tant de choses : « j‘aime le chocolat, j’aime mes parents, j’aime mon chien, j’aime ce paysage, j’aime cette caresse, j’aime ton corps contre mon corps… » vous voyez, le verbe aimer se conjugue dans tous les sens.

Il y a plusieurs siècles, les grecs avaient trois mots pour désigner trois façons d’aimer : Agape, Philia et Eros. Voyons voir si ces trois complices peuvent nous renseigner sur ce que veut dire aimer dans une relation de couple.

Agapé : C’est l’amour du prochain sans attendre de réciprocité, il n’y a pas de relation particulière, l’humain est aimé parce qu’il est humain, de façon inconditionnelle, c’est un amour qui puise sa source dans la reconnaissance de la sacralité de l’espèce humaine. C’est donc un amour qui dépasse le cadre de la relation de couple.

Philia : C’est l’amitié. Pour les grecs il était question d’une relation privilégiée entre deux personnes d’un élu à qui on appartenait et qui vous appartenait, appartenance dans le sens d’attachement profond de l’un à l’autre, une reconnaissance mutuelle de la valeur de chacun, un respect mutuel, une tendresse, une générosité partagée, réciproque, une volonté et un devoir de faire le bien de l’autre. Un lien si profond qu’il permettait un geste particulièrement intime à l’époque : le baiser sur la bouche (et oui à l’époque, on ne s’embrassait pas si facilement qu’aujourd’hui!)

Eros : Celui là je suis certaine que vous devinez de quoi il s’agit : c’est l’attirance de l’un vers l’autre, irrésistible, incontrôlable. C’est le corps qui parle avec Eros, la raison n’a plus de place. Freud quelques siècles plus tard le définira comme la pulsion de vie. Il se manifeste fortement au début de la relation amoureuse, c’est un amour fou, les actions sont irrationnelles, c’est physique « je l’ai dans la peau » diront certains.

L’amour dans le couple est donc à la fois Philia et Eros, à la fois amitié, lien privilégié, relation choisie dans laquelle les deux protagonistes ont la volonté de se rendre heureux et à la fois attirance, désir, plaisir que les corps expriment par les 5 sens : sentir, toucher, respirer l’autre, le goûter, le regarder, c’est une danse des corps qui échappe parfois au raisonnable. Il y a donc dans le couple une petite pointe de folie, de lâcher prise (c’est à la mode) nécessaire pour que le plaisir puisse se vivre car lorsque la tête est un peu trop aux commandes elle empêche justement la dimension érotique d’exister. Bien des difficultés sexuelles trouvent leur origine dans ce contrôle du mental sur le corps. Le couple c’est un attachement qui se construit dans la confiance réciproque et qui s’exprime par le corps.

Alors, pour en revenir à nos 5 petits mots du début, que veut dire « je ne t’aime plus ?»  : « Je ne ressens plus d’attirance pour toi » ou bien « je ne suis plus dans cette relation privilégiée » ?

Répondre à ces questions, réfléchir à ces sujets sont un des enjeux de la thérapie de couple. Il s’agira de regarder comment ces deux dimensions existent ou sont absentes et d’en comprendre les raisons, les empêchements en identifiant les mouvements du monde intérieur de chacun. Pouvoir les exprimer et les écouter dans la sécurité du Cabinet du thérapeute va permettre de transformer petit à petit la relation. Cette transformation peut prendre la forme d’un nouveau départ choisi et construit ensemble que ce soit pour se séparer ou pour durer.

Sophie Lortat-Jacob

Photo : Brâncusi, Le baiser (1923-1925)