Sujet tabou, on en parle pas dans les dîners entre amis et pourtant les chiffres sont là :

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Au travail, sur un temps de pause, sous la couette, en cachette, visualiser du porno est devenue une pratique courante. Tous les milieux sociaux sont concernés, tous les âges et tous les sexes même si les hommes restent les grands consommateurs. Décriée par la morale, banalisée par les tenants de la libération sexuelle, parler de la pornographie déclenche les passions. Et d’ailleurs pourquoi en parler ? Où réside le problème ?

« Un peu de sel pour réveiller nos habitudes » « Pourquoi pas essayer ?» « Retrouver le chemin de l’excitation » Soyons clairs : Quand deux adultes consentants veulent pimenter leur vie sexuelle qui s’émousse ont recours au visionnage d’un film pornographique cela reste du domaine de leur vie privée, intime. D’ailleurs ce ne sont pas ces couples qui viennent en consultation.

En revanche, et c’est ce que je vois de plus en plus souvent dans mes prises en charge, lorsqu’il y a solitude, enfermement, panne d’érection, délaissement ou au contraire sollicitations incessantes du ou de la partenaire, la pornographie pose problème.

J. jeune homme de 30 ans en couple depuis 8 ans qui n’a quasiment jamais pu faire l’amour à sa compagne me disait « c’est l’enfer, je regarde de la pornographie depuis l’âge de 13 ans, ce que je vois aujourd’hui est horrible, je ne suis pas excité par le corps de ma copine, c’est terrible je l’aime et je ne peux rien faire avec elle ».

A., jeune femme de 25 ans dit après un accompagnement de quelques mois avec son compagnon « au début je croyais que je n’étais pas désirable, je ne comprenais pas ce qui n’allait pas chez moi, je ne savais pas l’exciter jusqu’à ce que je comprenne pendant nos rendez-vous que ce n’était pas moi le problème, c’est ce qu’il voyait et ce qui le rendait dépendant ».

Comment devient-on dépendant ?

Afin de rester en vie, notre cerveau a mis en place un circuit hormonal appelé circuit de la récompense qui permet d’éprouver du plaisir grâce à la libération de dopamine et d’endorphines après une action afin d’avoir envie de la répéter. Ainsi le plaisir de boire pour s’hydrater, le plaisir après un bon repas pour s’alimenter, le plaisir sexuel pour se reproduire. Nous avons une mémoire du plaisir, l’apprentissage et la mise en mémoire d’actions plaisantes va nous inciter à les répéter, renforçant ainsi l’ancrage de l’action. C’est ce qui nous permet de vivre. Dans le cas de la pornographie cela fonctionne de la façon suivante :

Un stimuli (envie sexuelle, stress, ennui…) suscite un désir (une idée, un fantasmes…) suivi d’une action pour atteindre le but recherché (j’envoie un sexto en vue d’une relation sexuelle quand on va se voir ce soir, je visionne une vidéo x…). La récompense plaisir, liée à la libération d’une hormone, la dopamine, intervient dès la mise en place de l’action jusqu’à la réalisation de cette action. Le plaisir se poursuivra par la libération d’endorphines qui provoquent la sensation de bien- être.

Plus le système de récompense du cerveau est activé, plus la dépendance au plaisir et au bien-être se met en place. Plus je consomme, plus j’ai la sensation de plaisir, plus j’ai envie de recommencer. Or, l’objectif des vidéos pornographiques est de provoquer une excitation rapide amenant à une résolution plaisir tout aussi rapide, demandant à être répétée souvent puisque la sensation de bien-être ne s’étend pas dans le temps comme c’est le cas après une relation sexuelle. De plus, les images s’impriment dans le cerveau, deviennent de plus en plus obsédantes, le besoin de retourner les voir se fait de plus en plus pressant.

Ce mécanisme de la récompense peut être mis en parallèle avec celui de l’angoisse, du stress, de l’anxiété qui génère une tension nerveuse telle qu’il y a recherche d’une décharge pour obtenir une résolution et une sensation de mieux être. L’éjaculation peut alors être un moyen d’obtenir cette décharge pour gérer son anxiété, afin d’y parvenir rapidement le visionnage de la pornographie s’impose alors comme le moyen le plus efficace.

C’est ce que me confirme A. homme de 48 ans, grand consommateur de pornographie et de prostitution lorsque je lui propose cette hypothèse lors d’une séance « c’est exactement ça ! Je suis extrêmement nerveux et je me masturbe avec le porno. Je n’avais jamais réalisé le lien entre les deux. »

Les conséquences dans le couple

Voici les deux situations les plus courantes rencontrées :

  • une hyper sexualité : Des demandes incessantes aux partenaires avec des demandes de pratiques sexuelles de plus en plus normées pour atteindre l’excitation, une injonction à la pénétration. Ce n’est plus une rencontre de deux personnes, ce ne sont plus des jeux érotiques mais une imposition de scénarios nécessaires pour être excité et éprouver du plaisir, celui-ci devenant de plus en plus difficile à atteindre. Des partenaires se sentant « obligé(e)s de pratiquer la sodomie, l’éjaculation faciale, l’échangisme…

  • Une absence de sexualité, un évitement, une difficulté à éprouver de l’excitation, une impossibilité à ressentir du plaisir. Il y a une perte d’estime de soi pour les deux :« je ne suis pas performant » « je ne suis pas désirable ». Un isolement, un enferment, un sentiment d’abandon pour le (la) partenaire, de l’incompréhension. Le couple partage de moins en moins d’intimité, se dispute sans raisons réelles, l’amertume, la rancoeur s’installent.

Pour s’en sortir : PARLER !

Posez-vous les questions suivantes : qu’est-ce qui m’attire dans la pornographie ? Qu’est-ce que je recherche ? Qu’est-ce que ça m’empêche de vivre ? Qu’est-ce que je veux dans ma vie ? Mon couple est-il en danger ? Notre sexualité est-elle satisfaisante ? En avons-nous parlé ensemble ?

Briser le tabou, en parler, est la première étape pour que le couple puisse survivre. Parfois, la honte, le sentiment de culpabilité sont tellement fort qu’ils renforcent l’isolement. Trouvez la personne de confiance qui pourra vous écouter, médecin de famille, ami, partenaire. Parfois le (la) partenaire lors de la révélation est en colère, ressent du dégoût, de l’incompréhension, « je ne suis pas assez bien pour toi ? Qu’est-ce que tu vas chercher là dedans ? C’est dégoûtant ». Il faut un peu de temps et beaucoup d’échanges pour se comprendre de nouveau.

La deuxième étape consiste à arrêter de visionner des images pornographiques qui bloquent l’imaginaire érotique, support de la sexualité. Abandonnez le virtuel pour revenir à la vie réelle. Des groupes se constituent sur le modèle des alcooliques anonymes pour s’aider à sortir de la pornographie, consulter un thérapeute seul(e) ou en couple, quelques séances suffisent pour retrouver une sexualité épanouissante et vraie à deux.

La troisième étape est celle de réinvestir votre sexualité à partir de vos 5 sens : Regardez le corps de votre partenaire, sentez-le, touchez-le, goûter-le, écoutez-le susurrer les mots du désir et laissez vous aller ensemble.

Sophie Lortat-Jacob